Noir : Histoire d'une couleur – Du deuil à l'élégance moderne
Pourquoi le noir, symbole de deuil et d'obscurité, incarne-t-il aujourd'hui l'élégance ? Michel Pastoureau retrace cette métamorphose culturelle dans un livre éclairant, qui résonne aussi avec le Maroc contemporain.

Le noir possède une double personnalité que peu de couleurs osent revendiquer. Longtemps réduit aux ténèbres, au deuil et à la peur, il est aujourd’hui le refuge du chic, de la sobriété et de l’autorité. Dans *Noir : Histoire d’une couleur*, Michel Pastoureau ne se contente pas de compiler des anecdotes : il démonte les mécanismes culturels, religieux et économiques qui ont retourné une malédiction en avant-garde. L’ouvrage arrive à point nommé pour un lectorat marocain qui, sans toujours le formuler, vit chaque jour cette tension entre mémoire sombre et modernité assumée.
Aux sources du noir : une couleur longtemps redoutée
Les premières civilisations n’avaient pas besoin de mots pour craindre le noir. Il était la nuit, l’inconnu, le ventre de la terre qui pouvait tout engloutir. Pastoureau rappelle qu’en Égypte ancienne, le *kemet* – la terre noire limoneuse – était vital, mais le noir funéraire annonçait la traversée vers l’au-delà. En Grèce et à Rome, les divinités souterraines se vêtent d’obscurité ; Platon lui-même associe le noir à l’absence de lumière et de connaissance. L’Ancien Testament parachève cette réputation en liant le noir aux plaies, à la pénitence et à l’enfer. Pendant le Moyen Âge chrétien, le noir devient la couleur des corbeaux, des sorcières et du diable, mais aussi, paradoxalement, celle des moines bénédictins, qui en font un étendard d’humilité. Cette ambivalence – pouvoir maléfique contre renoncement sacré – est la première fissure que l’historien explore avec minutie.
Une révolution silencieuse : de la Réforme au costume trois-pièces
La véritable mue du noir démarre bien avant les podiums. Au XVIᵉ siècle, la Réforme protestante, suivie par le rigorisme moral des pays du Nord, jette l’opprobre sur les couleurs vives. Le noir se mue en uniforme de la gravité bourgeoise. Les cours espagnoles l’adoptent, puis la noblesse européenne, car le noir exige des teintures coûteuses et un entretien méticuleux : il devient un marqueur social. Coup de génie entrepreneurial des teinturiers, la quête du noir profond nourrit les alchimies les plus folles, des mixtures de noix de galle aux sels métalliques, dont Pastoureau décortique les recettes avec un plaisir d’archéologue.
Au XIXᵉ siècle, la révolution industrielle parachève le triomphe. Le charbon peint les villes, la fumée des usines habille les hommes d’affaires d’une palette sombre, et l’invention de la photographie impose le noir comme code vestimentaire pour ne pas parasiter l’image. Quand Beau Brummell, puis les dandys, élèvent le frac noir au rang d’œuvre d’art, le noir n’est plus une pénitence : il est l’incarnation du progrès et du pouvoir. Chanel enfoncera le clou avec la petite robe noire, rendant cette couleur désirable pour toutes les femmes.
Le noir au Maroc : entre héritage et audace contemporaine
Au Maroc, le noir dialogue avec une mémoire stratifiée. Dans les rites funéraires, il cohabite avec le blanc selon les régions et les traditions : tantôt djellaba sombre des hommes endeuillés, tantôt haïk immaculé des femmes. Mais il est aussi la couleur du khôl, ce trait noir millénaire qui pare le regard et le protège du mauvais œil, mêlant beauté et mystique. Pastoureau ne consacre pas de chapitre au Maghreb, mais sa grille de lecture éclaire nos propres paradoxes. Aujourd’hui, le noir a conquis le caftan des grandes occasions, revisité par des créateurs qui le croisent avec la dentelle, le fil d’or ou les broderies de Fès. Il règne aussi sur le streetwear des villes, où il brouille les frontières sociales.
Cette dualité n’est pas une schizophrénie ; elle est la preuve que le noir n’a jamais été une couleur simple. Il porte le deuil et la fête, l’austérité et le luxe, l’anonymat et l’affirmation. L’ouvrage de Pastoureau aide à saisir pourquoi un jeune Marocain qui enfile une chemise noire ne rompt pas avec sa culture, mais s’inscrit dans une longue tradition de symboles réinventés. Le noir n’efface pas les racines, il les fait dialoguer avec un monde globalisé.
Une lecture qui change le regard
Ce qui rend *Noir : Histoire d’une couleur* si captivant, c’est sa capacité à convoquer autant la théologie que la chimie, la peinture que la mode, sans jamais perdre le lecteur. Chaque nuance technique devient une aventure humaine. On y apprend, par exemple, que l’expression « broyer du noir » ne date pas du romantisme mais du travail harassant des broyeurs de charbon de bois. Loin des clichés, Pastoureau signe une enquête sensorielle où le noir n’est pas une absence de couleur, mais une présence exigeante.
Pour prolonger cette traversée chromatique et comprendre comment le noir a façonné nos imaginaires, plongez dans l’ouvrage original. Noir : Histoire d’une couleur est disponible en édition d’occasion sur Bassamate.ma, dans notre librairie de Rabat. Feuilleter ses pages, c’est accepter de ne plus jamais regarder une ombre de la même manière.

