Lampe de Rancement : ce que révèle le premier recueil du Littérarium

Plongée dans un livre rare, sans ISBN, premier recueil de l’association étudiante Le Littérarium (2011). Témoin de la vitalité littéraire des marges universitaires marocaines, il interroge notre rapport au langage et à la mémoire collective.

Illustration éditoriale autour de Lampe de Rancement – Premier Recueil du Littérarium (2011)

Il existe au Maroc des livres qui ne figurent dans aucun catalogue officiel, des objets éditoriaux nés d’une impulsion collective, souvent à l’université. Lampe de Rancement est de ceux-là. Premier recueil publié en 2011 par l’association étudiante Le Littérarium, il constitue un témoignage aussi rare que précieux d’une génération qui cherchait sa voix entre les amphithéâtres et les cafés de Rabat.

Ceux qui ont fréquenté les clubs littéraires étudiants du début des années 2010 se souviennent d’une effervescence souterraine. On y écrivait beaucoup, on y publiait peu. Les moyens manquaient, mais l’urgence de dire demeurait. Le Littérarium, collectif informel puis association, parvint à donner corps à cette urgence en rassemblant dans un même recueil nouvelles, fragments poétiques et proses brèves. Le titre énigmatique, *Lampe de Rancement*, annonce déjà un décalage : celui d’une langue qui préfère l’éclat oblique à la lumière trop franche.

Le Littérarium : naissance d’une parole étudiante

Pour comprendre la valeur de ce recueil aujourd’hui, il faut revenir au contexte de sa production. En 2011, le paysage littéraire marocain était traversé par des revues, des prix et des maisons d’édition bien installées. Une publication étudiante autoproduite, sans ISBN ni diffusion en librairie, passait presque inaperçue. Pourtant, c’est précisément son statut de marge qui fait sa force. Le Littérarium n’avait pas de comité de lecture officiel, pas de contraintes éditoriales commerciales. Ses membres, pour la plupart issus des facultés de lettres et de sciences humaines, écrivaient comme on essaie une langue.

Le recueil n’est pas un manifeste théorique, mais il agit comme tel. Il revendique une liberté de ton et de forme, un droit au bégaiement qui contraste avec la parole policée des circuits traditionnels. On y lit moins une maîtrise qu’une recherche, une enquête sur ce que les mots peuvent encore dire dans un quotidien saturé de discours.

Lampe de Rancement : un objet littéraire insaisissable

Tenter de décrire *Lampe de Rancement* revient à manier un objet qui résiste à la classification. Ni roman, ni recueil thématique classique, il juxtapose des textes aux registres variés. La nouvelle éponyme, qui donne son souffle au volume, se distingue par son parti-pris radical : y faire parler une lampe. Une lampe fatiguée, témoin muet des vies qu’elle éclaire, se voit dotée d’une conscience fragile, presque douloureuse. Ce n’est pas un simple exercice de style. C’est une manière de poser une question qui traverse le recueil : et si les objets, les marges, les silences portaient eux aussi une mémoire ?

Une langue qui bégaye, une conscience en éveil

À la lecture, on est frappé par la texture même de l’écriture. Les phrases avancent parfois par à-coups, hésitent, se reprennent. Il y a dans cette syntaxe une attention au détail concret : le bruit d’un interrupteur, la poussière sur un abat-jour. Ce réalisme du quotidien s’élève pourtant vers une inquiétude métaphysique. La lampe, en parlant, interroge sa propre utilité : pourquoi éclairer, et pour qui ? Comment vieillir quand on n’a pas de corps ? Ces questions, bien que nichées dans une fiction modeste, résonnent avec une époque où beaucoup de jeunes Marocains éprouvaient, comme aujourd’hui, un sentiment d’invisibilité.

Pourquoi ce recueil résonne aujourd’hui au Maroc

Douze ans après sa parution, *Lampe de Rancement* n’a rien perdu de sa pertinence. Dans un pays où la parole publique se tend et où les espaces d’expression se raréfient, ce petit livre rappelle que la littérature débute souvent par un bégaiement. Bien avant les grandes œuvres validées par le marché, il y a ces recueils de campus qui osent nommer les failles du langage commun. Ce sont eux qui, rétrospectivement, permettent de lire en creux les aspirations d’une génération.

Le recueil du Littérarium nous parle donc d’aujourd’hui. À l’heure des réseaux sociaux et de la parole instantanée, la lenteur d’une lampe qui rumine son existence prend une dimension presque politique. C’est un refus de la performance, un éloge de l’écart. Beaucoup d’auteurs marocains contemporains ont commencé dans ces interstices, et certains se souviennent peut-être de ce premier recueil comme d’une brique dans leur parcours.

Feuilleter l’histoire, sans nostalgie

Retrouver un exemplaire de *Lampe de Rancement* relève aujourd’hui du hasard bibliophile. Il a circulé de main en main, souvent sous le manteau, parfois oublié au fond d’un carton de librairie d’occasion. C’est ce qui fait sa rareté, et ce qui en fait un témoin d’autant plus authentique : il n’a pas été conçu pour durer, mais pour exister intensément sur le moment. Il nous parvient comme un message dans une bouteille jetée à la mer il y a une décennie.

Pour les lecteurs curieux, c’est une chance d’approcher une littérature sans fard, encore à l’état d’ébauche. On peut le découvrir sur la fiche Bassamate. Loin d’un exercice de passéisme, cette lecture invite à s’interroger sur ce que nous sommes prêts à sauver de notre propre histoire culturelle. Chaque génération universitaire produit des revues, des blogs, des cahiers collectifs. La plupart disparaissent. *Lampe de Rancement* a survécu, fragile, mais encore lumineux.

En refermant le recueil, une question persiste : quelle sera, dans dix ou vingt ans, la trace des écritures étudiantes d’aujourd’hui ? Face à l’omniprésence du numérique, le geste de rassembler des textes dans un objet physique, même modeste, prend une valeur symbolique inédite. Ce recueil sans ISBN nous enseigne que la mémoire littéraire se construit aussi par ce qui échappe aux radars. Une lampe, après tout, n’éclaire jamais que ce qu’on veut bien regarder.

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